Si je dois mourir demain

Si je dois mourir demain, je voudrais qu’on se rappelle mon rire.

Si je dois mourir demain, je voudrais qu’on se rappelle mes petits plats.

Si je dois mourir demain, je voudrais qu’on se rappelle ma gentillesse.

Si je dois mourir demain, je voudrais qu’on se rappelle que je voulais le bien.

Si je dois mourir demain, je voudrais être un souvenir qui fait du bien. Un doudou.

Je veux qu’on se rappelle les grandes tablées. La joie. La générosité.

Je veux qu’on se rappelle la vie heureuse. Simple.

En fait, je veux qu’on se rappelle de moi, comme je me rappelle mon père.

La mort est un phénomène curieux pour les vivants. Elle cristallise les souvenirs heureux. Mon père restera pour toujours ce bonhomme souriant et bienheureux. Ce grand maître des choux à la crème et des röstis. Cet homme taiseux dans sa cuisine.

Il ne se taisait pas parce qu’il n’avait rien à dire. Il se taisait parce qu’il écoutait. Le son du beurre dans la poêle. Mes bavardages. Les rires des copains. Des cousins. Il se taisait parce qu’il préparait sa prochaine bonne blague. Il se taisait et il souriait.

Alors, bien sûr, vous ne vous souviendrez probablement pas de moi me taisant, si je meurs demain. Mais si la vie me laisse un peu de temps. Alors, peut-être j’apprendrai, moi aussi, à me taire plus. Pas parce que je n’ai rien à dire. Mais juste pour écouter, ce que la vie a à me chuchoter. Les bavardages de ma fille. Le son du beurre. Les rires des copains.

Aujourd’hui, je me rappelle les yeux de mon père. Le bleu pétillant. De larmes. Ou de farces. Ce regard dénué de tout jugement. Le regard heureux posé sur moi, juste de me voir vivre.

Si je dois mourir demain, alors, je voudrais bien aussi qu’on se rappelle mes yeux.

Aujourd’hui je me rappelle ses salutations au soleil.

Son indignation devant la nourriture industrielle. Son jardin. Je crois qu’il aurait bien aimé cet homme, ce Pierre Rhabi.

Je ne sais pas bien si mon père avait des états d’âme. Je me souviens d’un homme, marchant tranquillement à travers la vie, souriant.

Bref, si c’est vraiment demain… alors j’ai du boulot aujourd’hui. J’ai pas tout à fait fini.

Du coup, si ça pouvait être après-demain . Ou après après demain…

Advertisements

Chialer en écoutant Renaud 

En cloque .  Moi je serai jamais .  En cloque .  

Tous les jours .  Ça va bien parce que je suis du genre à aller bien . Du genre qui rigole et qui sourie. Du genre qui préfère faire le ménage en dansant.  

Mais y des jours. Non, des instants .  Où  la tristesse gagne .  Où  je réalise.  Que sûrement ça n’arrivera plus. De sentir un bébé dans moi. Et puis les tétées. Ça n’arrivera plus de ne pas dormir ou que 2h. Mais c’est pas grave. 

Ça n’arrivera plus l’incroyable joipeur devant les 2 bâtons du tests .  Ça n’arrivera plus les rirlarmes. L’intensité du sentiment de la vie. La sensation de l’indispensabilité. 

C’est pas grave. Parce que je me remplirait d’autre choses. Je me remplit ailleurs.  J’aurai d’autres  intensités .  

Y aura pas d’autre bébé.  

Sûrement pas .  

Ça fait juste drôle de le dire et de l’écrire.

Ça paraît si absurde que j’ai souvent besoin de le dire. Peut être pour m’en persuader. Je suis tellement désolée les copains. C’est comme une rengaine mes mauvaises blagues sur mon ventre vide.  Un mauvais refrain d’une mauvaise chanson. Et vous qui avez la douceur de me sourire pour cacher ce malaise, que ce gimmik fait planer. 

Y aura plus de joipeur ni de rirlarmes . 

C’est un peu comme un deuil sans mort. Je peux pas trop pleurer parce que bon. J’ai perdu personne. 

Je peux pas trop pleurer parce bon. J’ai déjà tellement .  Tellement d’amour autour de moi. 

Je  peux pas trop pleurer. Parce bon. J’ai déjà eu un bébé . 

Alors, juste un instant, comme une bouffée de chagrin, je chiale en écoutant Renaud .  Je rerirai demain .  D’ac? 

Combles

Je fume, je comble.
Je coud, je comble.
Je cours, je comble.
J’achète , je comble.
Je bouffe,je comble.
Je comble le manque de toi, petit tout. Toi, qui prend ton temps.  Toi, qui hésites. 
Pour t’avoir, j’arrête de fumer. Encore plus de couture, de course. J’espère pas trop de bouffe.
Je comble le manque de toi, petit début. 
D’ac, promis, je fais un trait sur la famille nombreuse que j’avais rêvée.  On sera que nous 4. Papa. Luce. Et moi. Et toi.
Ce sera chouette, tu verras.  Lulu a déjà plein de projets avec toi.  Il faut pas que ça te fasse peur.  Elle sera une super grande soeur. Elle s’entraîne dur et chaque jour.
Allez, quoi fais pas ton timide.  Y a pire comme famille.  Chez nous, c’est chouette.  Y a un chien bizarre et un chatte râleuse.  On se taquine. On se bagarre . Pour rire toujours.  Parfois, c’est vrai, on s’engueule.  Mais ça passe.  Pis on se pardonne.  On se câline. Beaucoup.  On a même le droit de manger devant les dessins animés.  De temps en temps.
On rit.
Allez quoi, viens.
Les combles , c’est pour les vieux trucs. Et c’est à ça que commence à ressembler mon utérus. Des combles poussiéreux.  Avec des toiles d’araignée et trop de jouets abandonnés. Des déguisements dédaignés. 
Allez, viens m’habiter.  Viens faire le ménage dans ces trésors, je suis sûre qu’ils peuvent servir encore.
Viens. On sera bien là, tous les 4. On regardera les poissons et les grenouilles.  Tu rencontreras les copains. Tu verras, y en a plein. A l’apéro, y a toujours des chips et des saucisses.  Tu aimeras peut être le saucisson et le melon? Lulu aime pas trop. Les après-midi, tu verras, des fois on boit des cafés avec les copines. Enfin,toi tu joueras avec tes copines et moi je boirai des cafés. Tu vois,c’est déjà tout organisé.
Allez. Viens. Petit tout.
Je suis fatiguée de combler.

C’est bien fait pour ta gueule.

J’ai confiance en l’espèce humaine. J’ai vu 50000 personnes se lever pour acclamer une soprano . Puis j’ai vu un piano murmurer à l ‘oreille de chacune de ces personnes. Un chef d’orchestre roule des hanches avec Yannick Noah. Des joueurs d’un instrument traditionnel arménien appelé duduk ensorcèlent le public et puis après, avec tout un orchestre symphonique dansent en farandole sur un chant camerounais. Alors j’ai confiance en l’espèce humaine.

C’était pas gagné. Passque l’autre jour.

Le mac do est bondé. On est un peu triste parce que c’est le retour des vacances. Et le mac do est bondé.  Envahi par une horde de vacanciers affamés. Parmi le vacarme, un cri perçant . Suivi d’un rugissement: c’est bien fait pour ta gueule. Comme on attend nos plateaux, on a le temps d’observer la scène.  Un peu comme à la télé.  Le rugissement sort de la bouche d’une jeune dame toute ronde et tout de stretch rose vêtue.  Le cri de la bouche de son tout petit garçon. 
D’autres cris et d’autres rugissement , une empoignade. Et puis le brouhaha ambiant reprend .

Alors, j’avais plus du tout confiance. On est pas des parents parfaits, hein. Loin de là. Hein. Mais je me disais juste que c’était pas gagné pour l’espèce. Si quand un enfant se fait mal, on lui redonne une baffe. Si quand un enfant pleure, on l’engueule.
Je sais, c’est super dur l’éducation bienveillante, et d’être à l’écoute. Partout. Tout le temps. Et puis de quel droit, je juge moi. Dans ma petite routine. Mon petit confort. Cette maman, elle est peut être juste épuisée. Angoissée. En colère. Pour d’autres trucs.
Mais quand même, ça m’a inquiétée. J’ai plus eu confiance pour l’avenir. Si tout le monde est pas persuadé que d’éviter les baffes petits, ça évite la violence plus tard. Peut-être même les guerres, qui sait. La torture et tout le reste. Je me dis si, chez toi, tu es en sécurité, que c’est inimaginable de se prendre une torgnole, que quand t’as un soucis, tu as toujours quelqu’un sur qui compter, et qui va te câliner si tu t’es fait un bobo. Alors je me dis, plus tard quand tu seras grand, tu hésiteras un peu avant de foutre un pain à ton conjoint ou un flingue sur la tempe d’un inconnu.

Mais là, maintenant, j’ai confiance. J’ai ma petite fille endormie dans mes bras, et 50000 personnes clament haut et fort aux arbres citoyens, un monde pour demain. Alors, là , tout de suite , j’ai confiance et la larme à l’oeil.
Ps.: aujourd’hui, je suis sur une plage. A royan. Je suis au violon sur le sable.

Revenir.

Vivre la cruauté.  Dans son énormité.  Ressentir la violence sans les coups. Ètre assommé. 
Revenir. Continuer. Revenir vers l’autre gros ventre qui nous attend. L’épanoui.  Le bienheureux.  Être là comme d’habitude.  Parce qu’elle n’y est pour rien. Les yeux rougis , certes.
Une cigarette.  Un café.  Parler. Se serrer. Se câliner.
Rentrer chez soi. Faire comme d’habitude.  Parce qu’ils n’y sont pour rien. Les yeux rougis, certes. Cuisiner. Mal, certes.
Être pieds nus. Resentir le bois du parquet sur la plante des pieds. Revenir. Prendre le tricot. Parce que ça au moins, j’ai le pouvoir dessus.
Demain, revenir au boulot.
J’aurais juste aimé, arrêter le temps.  Me recroqueviller. Faire le foetus dans mon bain. Prendre mon livre. Ne plus en parler. Ne plus raconter. Ne plus écouter.  Me recroqueviller.
Demain. Revenir au boulot.

Les yeux rougis. Certes.