La mort du plaisir.

Dans mon job, je rencontre des femmes qui ont mal, qui pleurent, qui enragent, qui rient, qui hurlent. Des femmes qui vivent.
Et puis, je rencontre aussi des femmes, cliniquement vivantes, mais dénuées d’émotions.
Ces femmes, je les rencontre quand elles me racontent leur viol.
Elles sont toutes différentes. Elles sont jeunes, âgées, belle ou moins, maigres,  rondes. Elles se sont fait violer, sodomiser, attoucher, agresser, torturer. Par un inconnu, une connaissance, un proche. Une fois, 2 ou 3, depuis 2 ans. Et pourtant, c’est, à chaque fois, la même personne que je vois.
Elle est silencieuse, d’abord. Timidement respectueuse. Peut-être impressionnée. Elle paraît se demander ce qu’elle fait là. Elle attend poliment qu’on l’invite à s’asseoir. Elle s’assoit. Les pieds bien à plat, les fesses à peine posées, prête à repartir. Le dos bien droit. Les mains croisées devant elle. Elle attend. Elle écoute attentivement les questions. Elle répond. Cliniquement. Elle cherche parfois ses mots. Non pas qu’elle soit émue. Elle essaie de trouver le mot le plus juste. Elle décrit. Le plus succinctement possible. Le plus sobrement possible.
Quand on l’invite à se déshabiller et à s’installer sur la table d’examen. Elle s’exécute. Elle plie ses vêtements, les pose sur la chaise. Elle s’installe. L’examen du corps a lieu. L’esprit, lui, n’y habite plus.
Puis, l’examen terminé, elle se rhabille. Calmement. Elle écoute les messages de prévention. Les entend-elle?
Elle dit au revoir, merci.
Elle part.
Et nous, le gynécologue et la sage-femme, on est soulagés. Ça, c’est bien passé. Elle n’a pas pleuré, crié. Elle ne s’est pas débattue.
On était un peu gênés, parce qu’elle est difficile à croire. On avait l’impression qu’elle nous racontait ses courses. On aurait cru qu’au vu des faits décrits, elle serait plus traumatisée que ça.
Voilà ce que fait un violeur. Il détruit l’émotion. L’agréable et la douloureuse. Le corps est là, réparable, ou même pas abîmé. L’esprit est à côté.
Ils ne fonctionneront désormais plus ensemble. Trop dangereux. Quand ce sera loin, quand l’esprit n’y pensera plus, il pourra s’amuser à croire que tout est redevenu normal. Le bonheur, l’amour seront là.
Et pourtant, elle ne pourra s’empêcher de s’envelopper d’une épaisse couche de protection. Elle se défendra de ressentir. Surtout pas le plaisir. Une enveloppe morte n’est pas douloureuse. Et ce sera un réel travail, sans succès certain, un effort, une concentration que d’autoriser ce corps à jouir.
Voilà ce que fait le violeur. Il détruit l’émotion du corps. La douloureuse et l’agréable. L’agréable, surtout.

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