Bisounours, Gargamel et Lino Ventura

Quand on est sage-femme, et qu’on arrive dans une soirée, la tradition veut que la conversation mène invariablement à l’allaitement. Sachez que parler allaitement dans une soirée est bien plus dangereux pour les liens qui vous unissent que n’importe quel sujet de politique. Sujet sensible s’il en est, l’allaitement suscite immanquablement un débat passionné, à défaut d’être passionnant, où les préjugés côtoient les inepties. Cet état de fait ne laisse pas de m’étonner. Tout le monde a un avis (et le donne), de mamie à papi, du pote pneumologue célibataire à la carriériste patentée. Comment le choix d’un mode d’alimentation peut amener les plus sereins d’entre nous à s’étriper sauvagement?

Nous avons donc, d’un côté, Bisounours qui dégouline de bons sentiments. L’allaitement, c’est meeeerveilleux, c’est teeeeellement agréable tant pour l’enfant que pour la maman. C’est rose, c’est chou, c’est doux. Le lien tellement fort, quand ton bébé te regarde, et s’endort si paisiblement sur ton sein.

De l’autre, nous avons Gargamel. L’allaitement, c’est la séquestration de la femme au foyer, c’est l’anti-féminisme. Et la place du père? C’est contraignant, c’est douloureux, c’est prise de tête. Les crevasses, la montée de lait. Ça déborde. C’est dégueulasse.

Dans ces coups de temps-là, y a mon Lino Ventura perso qui me démange. Lino, c’est ma petite voix intérieure. C’est mon caractère de cochon. Et Lino, il a bien du mal à fermer sa gueule. Et à garder ses baffes dans la poche. Il a une furieuse envie de leur dire ta gueule.
Ta gueule, Bisounours. L’allaitement, parfois, c’est cool et agréable mais avant que ce soit cool, il se peut que t’en chies des ronds de chapeau. T’es tellement claquée, que le môme qui s’endort repus sur ta miche, ça t’émeut pas. Tu te demandes juste comment tu vas faire pour le bouger et le coucher sans qu’il se mette à hurler. Quand après une tétée, t’as un sein qui ferait pâlir d’envie Pamela A et l’autre qui n’en peut plus de c’te putain de gravité, non, l’allaitement, ça te fait pas rêver. Je passerai sur les fuites fourbes ou autres cocasseries du genre.

Ta gueule, Gargamel. L’allaitement, c’est la liberté de mouvement, toujours chaud, toujours prêt. C’est pas cher, et c’est la norme biologique que bledilait le veuille ou non.

Moi, j’ai eu de la chance. Quand j’ai accouché, j’avais autour de moi les meilleures pros de l’allaitement. J’ai bénéficié de conseils pratiques avisés, basés sur des données scientifiques fiables. J’avais un homme plus que soutenant surfant sur les sites spécialisés à n’importe quelle heure de la nuit pour me trouver des solutions, m’encourageant encore et encore malgré l’humeur de chien. Et p…, c’était pas gagné, l’histoire. Il y a eu des larmes, de la douleur et du sang. Mais bien accompagnée, j’ai réussi. J’y ai même trouvé du plaisir, et de la fierté (ce qui n’est pas du luxe, en post-partum, où tu te situes environ à moins 12 sur l’échelle de l’estime de soi).
Alors, Bisounours et Gargamel, allez vous friter ailleurs. Lino et moi, on va essayer de redonner ce qu’on nous a donné.

Et vous, mesdames les enceintes, ou pas encore mais bientôt, ou un jour peut-être, n’écoutez pas Bisounours et Gargamel. Écoutez les blogueuses, les twitteuses, écoutez les allaitantes ou ayant allaité, écoutez les bons pros. Faites vos choix en connaissance de cause. Ce fameux choix éclairé dont on parle tant et qu’on voit si peu. Mais surtout, entourez vous de, allez, la grossièreté est lancée, bienveillance. De regards positifs, d’encouragements, de (vraies) copines. Et puis, n’oubliez pas votre Lino, celui qui mène sa barque comme il l’entend et qui dit merde aux cons. Il a parfois du mal à se faire entendre entre les voix des hormones, de la culpabilité et de la peur.
Mais il a raison. Lino a toujours raison.

Mal à mon job.

Ces derniers jours, on parle des sages-femmes dans les médias. Après 3 mois de grève, c’est bien. Aaah. La voilà, la reconnaissance. Enfin. Voilà.
Et en plus, grâce à différents syndicats de médecins. Et oui, madame-monsieur. La classe.
Non, j’ai pas lu/vu/écouté. Ah bon, y faut que je lis/vois/écoute? Compliqué, ça. Fais que 5 années d’études moi. Bon, allez, je fais l’effort.

Oh oh.

Dans un premier temps, il y a le déni. Non. Nooooon. Ils bossent avec nous. On est ensemble dans le même bateau. Nooon. Ils savent ce qu’on fait. On prend le café ensemble. Non. C’est pas c’qu’ils ont voulu dire, les journalistes ont interprété leurs propos.
Après, il y a la colère. On doit pas être autonomes? Sauf à 4h du mat, alors? Avec de vagues idées de vengeance. Ah ouais, on fait des conneries, les sages-femmes? On est des bouses? On sait rien faire toutes seules? Ah ouais? On les ressort les vieux dossiers, les histoires de chasse, les squelettes dans les placards des docs??? On s’en parle? On en fait pas tous des conneries? On en est pas tous, des humains, faillibles? La colère, c’est bête…et méchant.

Ensuite, il y a la tristesse. C’est la première fois, depuis que j’ai commencé mes études que je pleure, pour de vrai, à chaudes larmes sur mon job. J’ai pas seulement mal à mon job, j’ai mal à ma féminité, à mon humanité. On pourrait tellement faire de belles choses ensemble. Tant de compétences, de passion réunies pour bosser dans le même sens, celui des couples, des femmes, des enfants. Tout cela balayé, par quelques connards, gonflés de leur mépris, leur hargne, leur petitesse. On va pas vous prendre un bout de votre statut, un bout de votre salaire pour nous les donner, hein. Faut pas avoir peur, comme ça. On veut juste être des sages-femmes. Telles que la loi l’entend, hein. Autonomes. Adultes. Comme vous devriez l’être.
Je suis triste pour les patientes, qui doivent être mortes de trouille de nous voir nous écharper comme ça.
Je suis triste pour ma féminité, mon féminisme tellement mis à mal ces derniers temps.
Je suis triste pour mon humanité. Bienveillance, respect sont-ils des gros mots? Ne peut-on se parler sans se crier? Sans se mépriser? Sans s’injurier? Ne peut-on essayer d’écouter le point de vue de chacun, calmement, dignement? Ne peut-on garder un semblant de professionnalisme, de déontologie pour le bien de nos patients?
J’imagine mes copines gynécos, en train de parler à leur collègues et d’essayer de les convaincre en leur disant: mais tu sais, j’en connais des très bien. Non seulement la parole de ces quelques uns est terriblement désolante pour les sages-femmes, notamment celles avec qui ils bossent chaque jour, mais elle met en porte-à-faux, tous les médecins qui travaillent avec les sages-femmes en bonne intelligence.

Enfin, il y a…. Ah non, il n’y aura pas l’acceptation.