Lettre à une jeune accouchée

T’es là et tu pleures. Ton bébé a une semaine, 1 mois. T’es là et tu pleures. Tu te demandes ce qui vous a pris, quand vous vous êtes dit “et si on faisait un p’tit?”. Ça sonnait comme un pari. T’es là et tu pleures.
T’as accouché sans trop de difficultés. Ou quelques unes. Ou c’était horrible. C’est du passé. Ça y est, tu l’as ton p’tit. Il est beau, il est rose. Tout le monde te le dit. C’est son père craché. Cette faculté qu’ont les premiers-nés à ressembler à leur père. Sans doute pour les rassurer.
Le plus beau jour de ta vie. .. oui. Et puis non. Tu pourrais crever pour ce gosse.  Depuis qu’il est là,  tu es devenue une louve. Qu’on touche à un de ces cheveux et tu te sens prête à tuer. Vraiment. 
En même temps, tu serais bien ailleurs. Au boulot,  tiens.  Etre utile à quelque chose d’autre, parler à des adultes. D’autre chose que de lui. Instinct maternel de mes ovaires! D’où t’as vu que procréer nous donnait la science infuse de la maternité? T’en sais rien pourquoi il pleure!  Et pourquoi il pleure plus? Oui tu t’es transformée en animal. T’as un instinct de protection de fou. Mais c’est tout. Et ça t’éclaire pas sur le mode d’emploi!
T’as choisi de l’allaiter.  Mouais. “Choisi”. T’as l’impression que tu l’affame en t’entêtant. Pourquoi il dort pas sinon? Mais si tu lui donnais une goutte de ce breuvage qu’on appelle lait artificiel,  t’aurais l’impression de l’empoisonner. Il est où le choix, là?  Choisir,  c’est rationaliser.  La raison,  c’est le truc que t’as perdu avec le placenta.
T’es tellement occupée à te demander s’il va pas se lyophiliser devant tes yeux que tu vois pas qu’il t’a souri. Et ça,  c’est culpabilisant.  Une fois de plus. Une fois de trop. Alors tu pleures. Alors, tu culpabilise de pleurer.  Parce que y a des trucs plus graves. Y a la faim dans le monde,  le cancer, toussa.  Alors avoir juste un beau  bébé… Il faudrait voir à être raisonnable,  Madame,  ma fille,  ma chérie.

Avant t’étais une fille rationnelle, maintenant t’es une maman. 
T’es une maman.  En vrai,  ma belle,  ça veut dire que t’es une guerrière.  Tu le vois pas là.  Mais tous ces doutes, toutes ces questions,  cette culpabilité. .. c’est pas n’importe qui qui peut les vivre. Et toi, tu gères.  Parfois en pleurant, parfois sereinement.  Finalement,  quand on y pense, tu pleures pas tant que ça. Et puis de toute façon, même en pleurant, tu continues. Pose toi 2 min. Je te promets qu’il va pas mourir dans ces 2 min que tu vas prendre. Regarde toi avec ce petit.  C’est pas juste incroyable ce que tu fais pour lui? T’aurais pensé un jour dormir 2h en 48h et être encore disponible pour quelqu’un d’autre? C’est pas juste hallucinant tout ce que tu lui donnes? Et sans rien attendre, en plus! Parce que, quand on y pense, jusqu’à maintenant,  t’avais que ta tronche à t’occuper.  Et puis du jour au lendemain,  t’es responsable à temps plein  et en co-chef (voire en chef pour les plus téméraires), d’un autre être humain. Alors, moi, je suis pas si sûre qu’il y ait des trucs plus graves. Parce qu’il en va de la survie de l’espèce. En tout cas de sa survie a lui. Et de la tienne. Je force le trait? Peut-être. Ou pas.
Alors écoute-moi. Lève la tête, plante tes yeux pleins de larmes dans les siens et regarde le. Tiens, il sourit. Tout ce que tu as déjà fait pour lui, tout ce que tu vas faire, c’est énorme. Pleure ma belle,  mais sois fière.  Parce que personne au monde ne pourrait s’ occuper mieux de ce petit. De ton petit.     

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